Aux artistes maudits du XXème siècles

20 août 2010
par Jean poete

Branford Marsalis aime la musique française, ces déambulations impressionnistes au bord des fleuves ombragés et des femmes rayées en ombrelles toutes sourires d’été, de printemps, encore en automne et même, si vous y pénétrez, en hiver leur sourire, comme un intérieur tapissé de volants chatoyants. Renoir et des chapeaux au fil de l’eau, défaits d’avoir tant bu.

Il aime ces chansons estivales, ces appels de forêts déjà domestiques. Le cerf soulève sa lourde tête au dessus des futées, il regarde le soleil pointé comme la promesse que demain, les femelles seront toujours à admirer sa robustesse et la cruauté de son combat. Des chasseurs meurent dans les halliers d’avoir trop rudement secoué leur quant à soi plein d’arrogance devant l’évidence de la nature. Ils moururent, leur chevrotine dans le pied. Ils ont manqué de prudence, ils ont manqué d’humilité.

Moi, j’irais retrouver cette forme allongée, lovée dans les hautes herbes et nous rouleront parmi les cris follement joyeux des hirondelles. Même les lacs gelés éprouveront une émotion au spectacle de cette étreinte. Des montagnes bougeront dans le lointain. Soprano dans la verdure. Il s’en faudra alors de mille années avant que nous ne mourrions, elle et moi, tant sur cette plaine vaste à peine caressée de vent, nous sommes nourris au sein par la terre elle même.

Il y aura danse d’êtres à peine discernables dans cette peinture française. Léger est le pinceau, la brosse et même le couteau sur cette toile tissée du temps qu’il faut à une journée pour passer du dehors au dedans, du noir au blanc et même, allant plus loin qu’il fût jamais, du soi au non soi. Les peintres de cette musique là sont des anges confondus avec les ramures fragiles des peupliers, ils se brisent au bout d’un temps et d’une tempête un rien trop amère. On les compte par dizaine qui descendent la Seine, le ventre gonflé.

Mais, assurant comme il le faut le fond, le socle et la principe, la mélancolie tresse les tourbes lourdes de la permanence des signes. Elle est là, grande et puissante statue d’ombre. La mélancolie est une Déesse aux milles amants suppliciés. Celle des peintres et des musiciens Français du début du vingtième siècle annonçant la destruction de mon amour. Ils lui ont offert le seul joyau qui resplendit à son cou. La peste et le choléra dans le fond des mesures très régulières font signe au destin qu’elles seront dépassées dans l’horreur.

Ah, les poètes, ils tâtonnent sur les chemins de halage, marquant dans leur chair le réel pour ne pas en être effacés. Ils ne sont pas aveugles mais trop voyants. J’irais, cul nu parmi les guerres ignobles, éjaculant sur les cadavres innombrables. Je ne suis pas un charnier, ni le bourreau de mes pères ; pas plus que je ne suis ni ne saurais être le cauchemar d’une femme, fût-elle ma propre mère. J’irais sautant comme un cabri par dessus les décombres et les nombres affreux laissés devant nous encore par les Grands Pères des Nations.

Ah mon coeur, mon coeur, et tout ce qui se créé ici bas bat dans toi comme une horloge triste alors que devrait s’élancer très au dessus les improbables merveilles de tout l’univers. C’est que la vie est souffrance à l’intérieur même de la joie comme si celle-ci en était l’écrin. Un joie sans souffrance est comme une laitue sans saveur tout juste bonne à accompagner pas sa couleur quelque lamentable morceau de boeuf sanguinolent même pas ennobli d’une gousse d’ail.

Ils dansèrent, les poètes maudit du XXème siècle. Ils moururent presque dans le même mouvement, surpris par l’écoulement lent des contrebasses qui vidèrent tous leurs viscères de ce qu’ils contenaient de vie. Il n’y a pas de mal, seulement des chansons tristes, des hymnes violents et des odes à l’amour impossible du Tout pour le rien que nous sommes. Il n’y a pas plus de bien d’ailleurs. Il n’y a que des rires, et c’est tellement important les rires, les sourires, la joie. Ils dansèrent et moururent dans le mouvement de leur naissance comme une ballade qui s’élève ne peut pas ne pas retomber.

Ils dansèrent hauts et colorés, comblant le futur de cadeaux merveilleux. Ils furent pulvérisés pendant qu’ils étaient en lévitation, c’est cela la conjonction des opposés, cela se produit au sommet de l’art. Comme des statuettes de plâtres ils explosèrent dans les airs en poussières de craie pour atteindre au sol l’état de diamants éternels. Le professeur écrivit alors leurs noms au tableau et les enfants se mirent à chanter une complainte. Ils avaient la volonté de ressusciter les statues de plâtres, leurs amoureuses, leurs amoureux. Il y a dans les hivers des ilots d’été qui subsistent dans la force d’un âge indestructible.

Il existe aussi dans la destruction du monde une force magnifique qui réside dans le mouvement des corps, les percussions et l’éclat fracassant des choses dures qui se brisent dans la syncope ou le jazz étincelle. J’irais me coltiner avec un saxophone, bâtard d’entre deux mondes, vilain petit canard qui ne se reconnaît pas encore en cygne, la tête plus basse que le corps encore j’incline à tomber la face contre l’inanité d’un sol rempli de pourrissement. Je suis maudit.

Les poètes, je ne les connais que par moi-même. Ils vont au bord du monde non pas comme des spectres, ceux-là qui profèrent ce genre de sottises feraient mieux de rentrer chez leur femme et de regarder la télévision et y dormir dedans pour l’éternité qui leur reste, mais comme le mélange douloureux du passé et du futur. Ils sont, en tant que présent personnifié, l’apparence de ce qui ne peut se dire de l’homme en ce temps de fierté masculine mortelle.

Ils sont ce qui ne peut se dire de la femme dans l’homme. Le plus beau des cadeaux, le plus sensible et le plus délicat, le moins possible aussi pour lors. En moi même je suis un couple déjà, un homme et une femme qui se disputent souvent et cherchent à se fuir l’un et l’autre mais ici point de divorce possible ailleurs que dans l’absinthe. Ah, l’absinthe qu’en ce temps là des poètes maudits on aimait à la goûter avec un sucre posé dans le ventre d’une petite cuillère. Disait-on, cela rend fou ! vive les fous.

Il y avait des villes mal taillées dans le granit massif et qui retentissaient du passage des musiciens ivres. Il y avait du tintamarre et de la zinguerie. Là-bas, on s’exerçait aux musiques latines, chatoyantes et libres comme des tziganes et les filles tournaient. Là-bas, il s’en venait de partout des chanteurs, des romanciers qui n’avaient pas commencé leur livre, des aventuriers de l’adverbe et du contrepoint. Et ça dansait la rumba, le cha-cha-cha et bientôt la biguine. Je n’y étais pas, moi je suis d’un temps où les lampions vacillent, où le Formica devient la forme la plus élevée de la culture.

Moi, je suis d’une race de barbares qui se fait du mal à elle-même, croyant tous les matins qu’elle va gagner parce que c’est son droit. Oh, je te vois bien venir ma belle avec tes accents citadins, tu veux me parler de La Mecque et de la mosquée de Ground Zéro mais tu ne m’aura pas, tes rets sont trop grossiers : je suis un guerrier féminin, subtil et sans le sous, je m’instruis de moi-même, soulevant mes propres ambiguïtés. Je suis un homme sans qualité. Je suis un terroriste véridique.

J’avais oublié, en ce temps là il y avait des valses démontées, des valses ravélisées aux accents tour à tour triviaux et sublimes, tour à tour vulgaires et monumentaux. Il y avait des vrais fou d’amour qui descendaient les avenues en déclamant les plus beaux poèmes du monde. Il y avait des destinées improbables, des Ubus qui se fendaient la poire parmi les obus. J’irais, géomètre à quatre chevaux, tirer vos voitures par dessus les toits de Paris et nous regarderont comment la capitale devient capitale quand ses murs et ses monuments, bras-dessus-dessous avec ses arbres et ses fleuves s’encanaillent d’une valse à mille temps. Peintre cubiste, j’y laisserais mes arrêtes, ça c’est sûr.

Monuments aux morts, rouille des armes, bas relief de la bassesse, Gloire du papiers, Honneurs à la manque… de couilles. La monnaie jamais ne rouille dans les plaies ouvertes par elle et par ceux qui en jouent. Je serais celui qui joue à la marelle avec sa petite fille de dedans l’esprit et le coeur puisque je l’aime et qu’elle m’aime. Puisqu’il nous faut trouver pour demain des solutions de bien vivre ensemble, avouons-nous déjà que nous sommes en un au moins deux qui devraient faire l’effort de s’entendre pour un troisième qui viendra dans le temps futur des voiles blanches dans le ciel. Une Gymnopédie, ne serait-ce pas là un bon point de départ ?

J’ai vu des grappes d’enfants jouer en riant à qui perd gagne et au chat perché. Je les voyais au ralenti et j’entendais en les voyant une musique si mignonne. Ils avaient des tourterelles dans les bras et des zèbres dans les jambes et ça criait comme il semble bien que cela cri dans ce qui reste des forêts équatoriales. Je les ai vu et quelques vérités se sont écoulées d’eux à moi comme des sources d’eau vive. Amis, je ne saurais les dire tellement les mots ne me font pas la grâce de s’accorder à moi. Peut-être par la musique y arriverais-je un jour.

Branford Marsalis aime la musique française du siècle de l’horreur. Musique merveilleuse et fraîche, pleine d’une vie qui semble vouloir s’en aller par ailleurs avec la même célérité que le plomb va du fusil au coeur de l’homme d’en face. Ne serait-ce pas une forme de « pour de rire » ou pour rire encore au-delà de ce corridor noir de la mort. C’est qu’il y eut de la vie aussi, beaucoup de vie, tellement de vie que nous sommes là toujours, mais avec cette douleur, à ressasser les mêmes questions idiotes et mortelles.

Il faudrait s’en débarrasser s’il existait disait Bakounine de Dieu. Il existe bien des horribles choses dont nous n’arrivons pas à nous débarrasser et qui encombrent tant nos armoires que nous gardons précieusement dans nos intérieurs assombris et pourrissants de leur massive présence. Nos châteaux en Espagne sont plus lourds et plus opaques que les espagnolades de ce temps jadis. Nos coeurs et nos âmes sont des caves noires où ne respire pas assez notre liberté comme asphyxiée par les devoirs. Tournons en forme de Habanera, ça devrait aller tout de suite mieux. Lentement aussi, la hâte est une maladie de ce siècle là.

Il y eut alors tant de fous artistes générés par la syphilis, la poudre et les fabriques. Ils expérimentaient des troisièmes voies stupéfiantes et radicales, larguant leur corps en des précipices sans fonds. La force terrifiante du désespoir sacrifie à la Déesse Mélancolie la chair confuse des meilleurs la pressant de rendre sur le trottoir le nectar d’une âme ravie aux Anges. Ils parlaient tous d’une voix soupirante et s’ils se mettaient à gueuler, leur gueule aussitôt se fendait soit de larmes, soit de rires. Ils n’étaient pas sérieux, ils avaient dix sept ans à peine et des bateaux ivres dans la colère.

Irais-je un peu plus loin à deux dans moi. Un duo d’amoureux dans mon âme vibrant à quatre mains, jouant sur le piano d’entre mes oreilles la Bachianas brasileiras, parce que c’est ce qu’il y a de plus sensible et de plus élégant. Je finirais bien par la trouver, ma danseuse gitane, mon étoile libertaire aux mouvements révoltés. Je finirais bien par lui permettre de naître, par l’accueillir en moi hors de sa boite à musique. Je finirais bien un jour, déposé au bord de mon île par la fatigue de me chercher, par créer ma propre musique et mon poème à l’enfant.

Thank you, dear Branford Marsalis.

J’ai vu l’enfant

21 juillet 2010
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par Jean poete

J’ai vu, alors que tu racontais l’histoire d’une vie

J’ai vu, Sophie

La femme debout devant des rectangles ocres et jaunes

Qui dansaient, les rectangles

Et toi, surprise, qui dansait aussi

Devant le lit vide du fils mené à bien

 

J’ai vu ce qui descend dans les veines de la mère

Devant les rectangles nus de l’enfant

Cet abandon des linges au bout des mains

Des caresses qui pleurent fièrement la réussite

Et cette montagne toute droite est blanche là-haut

 

J’ai vu, Sophie amie, l’excellence de ton pardon

Appuyer des baisers sur les petites choses

Toutes si perdues, si seules de n’être plus vues

Et j’ai senti comme tes pas portaient d’avenir

Et j’ai senti la permanence indubitable de la joie

 

J’ai vu la fenêtre s’ouvrir devant les allées de sourires

Devant les azalées ouvertes des destins croisés

Les rivières si fraîches semées de copeaux de moi

Triste ménestrel assis devant sa machine à rêver

J’ai vu les framboises et la frimousse et les dents

 

J’ai vu les dents de ton enfant sur son rire et le vent

Largement émerveillé de tant de décence

J’allais, battant pavillon norvégien

Graver des signes sur la glace

Petites choses tremblantes

10 juillet 2010
par Jean poete

Petites choses tremblantes

Dans ces feuilles velues de blanchâtres veines

Petites choses wagnériennes évanouies

A peines touchables dans leurs frissons

 

Touché le grison bossu de folie douce

Touché par l’A de sa jubilatoire panse

Onomatopée de la lyre hémato-poétique

Je me lâche au tréma de cette fantaisie

 

Cela n’échappe pas aux linceuls matinaux

Levés parmi les boues et les humus lourds d’odeurs

Dans leurs immobiles draps ils étouffent

Petites choses glacées d’effroyables pensées

 

Et cette humidité qui nous enlace

J’irais où les terriens ne sont pas des hommes

J’irais où il sont d’ombres parmi les tombes

Dans le moisi du doute envieux j’irais

 

Il faudra bien que cela se dissipe un matin

Comme sous le coup d’un émoi puissant

Que cela perce depuis le ventre du monde

Que les petites choses deviennent de grands desseins

 

Il faudra bien que s’épanouissent au Soleil

Des crocus comme autant d’âmes d’hommes

Parmi les gelées frissonnantes levées

Des crocus comme autant d’âmes d’hommes

 

Petites taches sur le dedans des feuilles pliées

J’irais, je le promet, écrire dans leur pourtour

Des fleurs minuscules mais nombreuses tant

Qu’on dira le front d’une expansion stellaire

J’en serais

6 juillet 2010
par Jean poete

Si demain d’autres mots surgissaient

Crevant la surface absconse des routines

J’en serais, élevant des éternité de fleurs

Qui dessouderaient d’entre les pierres des murs

Les ciments toxiques des cycles de silence

Affleurant pour l’ainsi dire vrai

Aux portes même des asiles tout de frais refermés

 

Si demain des contraires de lois

Fendaient l’asphalte des évidences comptables

J’en serais et mes manches aussi

Jamais assez haut relevées au dessus des coudes

Pour le travail dans et sur l’homme de l’homme

Le travail de l’airain des lendemains en choeur

Le grand travail d’une postérité joyeuse

 

Si demain abondants de parfums vicinaux

Dans ma conque versait des élans animaux

Des énergies d’enfant renouvelant mon sang

J’en serais au désespoir de la mort des âmes

D’une grande forêt de prénoms à l’encre bleue

Souples roseaux bâtis comme des chênes

Aux horizons peuplés d’infinies voluptés

Le chemin des hommes

1 mai 2010
par Jean poete

J’aurais du mimétisme certaines rémittences

Illustres parties de mon être royal

De cela qui perdure des pères

En paires et impaires manches

Voilà ce qui me revient ici, mangeant de la mort des substances inédites, de ce que j’ai cueilli, prenant de la peine et me courbant jusque sous le niveau du sol commun, bien au- dessous.

Y revenant, secouant ma proue

Des lourdeurs infusées par l’inique

Je reconnu le cliquetis de la machine

Je saisis l’ennemi dans sa clodication

Je me suis imprégné de sa stature mesquine. Il me faudra y revenir et revenir encore pour ne pas finir broyé entre ses mâchoires stupides mais puissantes, éviter les assauts de ses membres serfs, de sa nageoire à sornettes. La mort de l’âme détruit l’homme.

Pour l’homme frêle j’écris ce poème

Pour l’homme fragile et faible

Je désigne ce qui marche sur lui

Et de quelles altères il peut se muscler

Parce que je suis un homme frêle qui cherche la puissance dans sa faiblesse, ses blessures et ce qui mal cicatrisé toujours électrise son âme, je vois l’ennemi lui-même comme une frêle et déglinguée mécanique qui marche de guingois mais d’autant plus violente et aveugle qu’elle est fragile et esquintée.

Voici la quinte de toux libératoire

L’origine des diaspora

De cette grande marche de l’homme

Vers son humanité

Les nouveaux Dieux sont des divinités de comptoir, malades de ce qu’elles ne sont du monde que des envers turpides et vils. Les nouveaux Dieux ne méritent pas de majuscule, ils mériteraient la fessée que l’on réserverait aux garnements s’ils n’étaient que méchants et indisciplinés mais ils sont autrement plus débiles et dangereux.

Je suis un poème pour l’armement des âmes

Je milite

Je porte bannière pour les poètes

Les fous, les femmes et les enfants

Demain, nous aurons des cohortes de loqueteux muets et enchainés ou des hommes debout qui créent le monde comme le jardin commun, le bien commun. Prenons le chemin de la création.

Ellebore

20 mars 2010
par Jean poete

Hellebore livide par http://www.flickr.com/photos/francoisetfier/


Ellebore, ô ellebore
Que je m’en vais dans ton plérome
Épuisant le cuirassé
Exténuant l’améthyste


Et cet Ange en silence battu
Enfant de la muette
Petit enfant vert
Aux bras tendus vers moi

Ellébore, ô chose insignifiante
Nous irons par la rue céleste
Gonflée de pluies d’or
Il n’y a plus de rumeur

Juste une nuit tombée
Accrochée au bas d’une robe
Emportée par ce fleuve
Une fois trépassé ce temps-là

J’irais puis nous irons
Cueillant de l’ordinaire
Pour des bouquets quotidiens
Explosant l’horizon de joie

J’irais de tout cœur avec Toi
Penché sur la bordure des chemins
Nourrir d’un peu de sang ce qui germe
D’un peu de soi ce qui pétille

Ellebore, petite fleur d’antan
Je trouverais tes yeux dans tous les yeux
Ta candeur dans tous les chandeliers
Ton amour au bout de mes doigts

Ellebore, ô ellebore
Comme je vais dans ton plérome
Dispersant mes amertumes
Dans la simplicité de ton être

Merci de cela et merci de l’ailleurs
De ces mots d’ailleurs banals
Que des fourmis transportent
Pour le devenir fourmis des mots

Les mots aveugles

11 mars 2010
par Jean poete

Comme quand tu vas chercher ta langue maternelle
Tu sens au fond comme le mouvement secret et lent
Le mouvement sombre d’une forme de mot aveugle
Et sa reptation altère tes muqueuses qui râlent

T’arrive-t-il que cela se déplace par dessous
Altérant ta labiale pensée à peine formée du monde
Cette nageoire qui taille dans la chair de fines lamelles
Moi il m’arrive que cela grossisse et pèse sur le temps

Il m’arrive à moi que le centre de gravité se décentre
Qu’il tombe depuis la base de ma langue comme une ancre
Il traverse alors mon torse, mon cœur et mon sexe
Il traverse la terre, le magma et remonte à mon cerveau

As-tu jamais ressenti la brûlure de l’indicible
Entre les deux yeux une pression interroge ta mutité
Tu essuies alors le jet du crachat brulant de la bête
Tu l’essuie avec ta langue et celle-ci tombe en cendre

Moi, il m’est venu des écailles multicolores et des yeux
A force de caresser la forme elle s’est répandu en moi
Comme si elle était devenu mon sang elle s’est écoulé
Elle a jaillie jusqu’aux étoiles comme un sabre de feu

Je suis alors devenu celui qui tranche le langage
Il m’est venu des plaies d’étoiles comme un pouvoir
Un étrange pouvoir de méduse puissante et discrète
Je suis celui qui fascine la forme des mots aveugles

Je suis celui qui ne craint plus la grosseur d’angoisse
La masse de l’être ne pèse rien à qui sait dépiauter le lézard
A celui qui sait la maraude dans les étangs peuplés de tanches
Advient la tanche et le lézard, les formes de l’Archange

Adviennent les êtres de pauvreté, le dénominateur commun des morts
Adviennent des formes exotiques de silence, la flèche de silex
La pierre et le briquet, le remuement des astres
Et les yeux dans le bouillon

La chemise de soie

26 février 2010
par Jean poete

J’ai laissé sur mon corps posée la peau de verre
Menuiserie de la chemise de pétales de soie
Transparence de l’aube

Je me suis enfuie d’abord vers la nuit
Re mouvant des soies nocturnes et des chaleurs
Le cocon a des bras de fer

Cherchant le sommeil je me suis sacré crabe
Posé dans le fond des eaux sur une pierre instable
J’avais alors des rêves de crainte

Et puis, remontant les parois éponymes
Malgré la douleur des membres étirés dans la machine
Je revins de l’immonde

Qui est le monde des endroits cassés dans le ventre
J’en revins franchissant le détroit comme Ulysse
Victorieux des tempêtes

Il ne paraît pas opportun de s’amoindrir dans le calme
La paix tourne le dos à ce qui est et m’agite
Aussi, comme on fait la planche

Je ne suis pas de l’infini de l’azur et des nues
Je ne suis pas de l’épaisseur insaisissable de l’air
Il résiste au marcheur

Une épaisseur rude de la mort partout omniprésente
Comme tu rêves parfois d’un air épais comme une glue
Car la vie est contre

Je ne suis pas dans l’évidence d’un premier soleil
Je suis plutôt dans ce qui ne s’épuise pas
D’une lueur lointaine

Je suis plutôt dans ce qui se souviens de toi
Plume céleste tu descends dans le fond du décors
Comme une aigreur de geai

Je suis plutôt dans ce qui chastement te pénètre
Laissant le dépot lustral d’un alphabet de mystère
Sur ton corps d’enfant

Voici comme s’ajuste les pans de la chemise de soie
Qu’à trop forcer on déchire hors des coutures
Qu’à trop forcer on tue

Voici comme se boutonne l’aveugle aux milles facettes
Il voit dans la nuit ce chemin unique qui le fait
Il noud ses histoires en une

J’avais longtemps désiré le sens de l’un dans l’autre
Faisant mienne la fable tueuse des deux moitiés réunies
J’avais longtemps cru

Il m’en cuit d’avoir cru pour une éternité d’Enfer
Quand de la fusion il convient de s’extraire justement
Comme il n’est d’essence qu’hors la rose

Ce qui se traine dans les eaux noires

9 février 2010
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par Jean poete

Regarde ce qui se traine dans ces eaux noires et mortelles
Mordant d’une bouche sans dents le dedans mort des femmes
Regarde le si loin bougeant à peine des nageoires
Son œil unique est perdu dans quelque cloaque froid

J’aurais bien voulu vivre un petit tantinet de plus
Consacrer mon art à la défense de ce qui survit au dessus des eaux
Mais l’ordre épiscopal décida de me défaire de ma peau
Ce de quoi, eu égard à la nature humaine, je devais pâtir affreusement

C’est aussi qu’à force de glisser lentement je me tassais
Si fort je m’écrasais dans moi qu’il en advint quelques confusions subtiles
Du dedans et du dehors ressassés ainsi que des extrémités mêles
Ce glissement ne prit fin que lorsque je devins mieux femelle

De ce qu’il en est de ce qui remue avec peine je sais l’augure
Par dessus les excréments cela plane en rumeurs roses et opaques
Constatant les méduses à demi paralysées de froid et de peur
Cela plane et se pâme de paumes de mains moites et salies

J’exhale des salaisons rancies qui me furent servies antan à louche
Et des remugles de cartilages farcis de parasites chevelus
Et des stupeurs en stucs trépanées en cinoches payants
Et des eaux mortelles aux dents poilues de bureaucrates vils

J’aurais voulu moins mourir et moins tous les jours flétrir
Et moins souffrir aussi de mes enfants et de mes transes
Mais il en fût autrement car ici bas les mensonges vont train de prince
Et cul de jatte je me fis, rançonnant les bourgeois aux portes de bronze

Regarde si mon œil unique de géant ne traine pas au caniveau
Je l’ai perdu jadis à moins qu’il ne me fût volé au cinquième coin
Regarde je te dis et cesse tes balivernes d’enfant encore puceau
Je suis sur moi de la fidélité de cet œil, et de sa dévotion

Episode 2

27 janvier 2010
par Jean poete

pigoen footprints
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Que dire d’autre que:
dans le printemps il n’y a pas que l’altérité qui compte
Et que, nonobstant des supercheries :
Cela conte d’être altéré dans son âme

Que dire de ce que s’envole en applaudissant
Une horde de pigeonneaux agités par la veine ouverte
D’une rivière qu’ils épuisèrent de plume et de bec
Ne pas en dire plus ni moins que de la nécessaire hypostase

Voilà ce qui m’altère de ce plomb fondu
Où j’allais géométrisant en compagnie d’un autre
Moins disant lui-même, il vivait nu sur une jante
S’opposant ainsi à la pesanteur du monde

Qu’il croyait mais je le vis s’enliser dans des tourbes vineuses
Il agita avant de sombrer un ridicule étendard de suie
Je pleurais sa perte avant de retourner à mon ombre
Ô, que d’illusions qu’un simple courant d’aile dissipe

Que dire d’autre que :
dans l’automne vice d’altérité aux feuilles dentelées
où : moi, j’ignore complètement de ce qu’il en est

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