Branford Marsalis aime la musique française, ces déambulations impressionnistes au bord des fleuves ombragés et des femmes rayées en ombrelles toutes sourires d’été, de printemps, encore en automne et même, si vous y pénétrez, en hiver leur sourire, comme un intérieur tapissé de volants chatoyants. Renoir et des chapeaux au fil de l’eau, défaits d’avoir tant bu.
Il aime ces chansons estivales, ces appels de forêts déjà domestiques. Le cerf soulève sa lourde tête au dessus des futées, il regarde le soleil pointé comme la promesse que demain, les femelles seront toujours à admirer sa robustesse et la cruauté de son combat. Des chasseurs meurent dans les halliers d’avoir trop rudement secoué leur quant à soi plein d’arrogance devant l’évidence de la nature. Ils moururent, leur chevrotine dans le pied. Ils ont manqué de prudence, ils ont manqué d’humilité.
Moi, j’irais retrouver cette forme allongée, lovée dans les hautes herbes et nous rouleront parmi les cris follement joyeux des hirondelles. Même les lacs gelés éprouveront une émotion au spectacle de cette étreinte. Des montagnes bougeront dans le lointain. Soprano dans la verdure. Il s’en faudra alors de mille années avant que nous ne mourrions, elle et moi, tant sur cette plaine vaste à peine caressée de vent, nous sommes nourris au sein par la terre elle même.
Il y aura danse d’êtres à peine discernables dans cette peinture française. Léger est le pinceau, la brosse et même le couteau sur cette toile tissée du temps qu’il faut à une journée pour passer du dehors au dedans, du noir au blanc et même, allant plus loin qu’il fût jamais, du soi au non soi. Les peintres de cette musique là sont des anges confondus avec les ramures fragiles des peupliers, ils se brisent au bout d’un temps et d’une tempête un rien trop amère. On les compte par dizaine qui descendent la Seine, le ventre gonflé.
Mais, assurant comme il le faut le fond, le socle et la principe, la mélancolie tresse les tourbes lourdes de la permanence des signes. Elle est là, grande et puissante statue d’ombre. La mélancolie est une Déesse aux milles amants suppliciés. Celle des peintres et des musiciens Français du début du vingtième siècle annonçant la destruction de mon amour. Ils lui ont offert le seul joyau qui resplendit à son cou. La peste et le choléra dans le fond des mesures très régulières font signe au destin qu’elles seront dépassées dans l’horreur.
Ah, les poètes, ils tâtonnent sur les chemins de halage, marquant dans leur chair le réel pour ne pas en être effacés. Ils ne sont pas aveugles mais trop voyants. J’irais, cul nu parmi les guerres ignobles, éjaculant sur les cadavres innombrables. Je ne suis pas un charnier, ni le bourreau de mes pères ; pas plus que je ne suis ni ne saurais être le cauchemar d’une femme, fût-elle ma propre mère. J’irais sautant comme un cabri par dessus les décombres et les nombres affreux laissés devant nous encore par les Grands Pères des Nations.
Ah mon coeur, mon coeur, et tout ce qui se créé ici bas bat dans toi comme une horloge triste alors que devrait s’élancer très au dessus les improbables merveilles de tout l’univers. C’est que la vie est souffrance à l’intérieur même de la joie comme si celle-ci en était l’écrin. Un joie sans souffrance est comme une laitue sans saveur tout juste bonne à accompagner pas sa couleur quelque lamentable morceau de boeuf sanguinolent même pas ennobli d’une gousse d’ail.
Ils dansèrent, les poètes maudit du XXème siècle. Ils moururent presque dans le même mouvement, surpris par l’écoulement lent des contrebasses qui vidèrent tous leurs viscères de ce qu’ils contenaient de vie. Il n’y a pas de mal, seulement des chansons tristes, des hymnes violents et des odes à l’amour impossible du Tout pour le rien que nous sommes. Il n’y a pas plus de bien d’ailleurs. Il n’y a que des rires, et c’est tellement important les rires, les sourires, la joie. Ils dansèrent et moururent dans le mouvement de leur naissance comme une ballade qui s’élève ne peut pas ne pas retomber.
Ils dansèrent hauts et colorés, comblant le futur de cadeaux merveilleux. Ils furent pulvérisés pendant qu’ils étaient en lévitation, c’est cela la conjonction des opposés, cela se produit au sommet de l’art. Comme des statuettes de plâtres ils explosèrent dans les airs en poussières de craie pour atteindre au sol l’état de diamants éternels. Le professeur écrivit alors leurs noms au tableau et les enfants se mirent à chanter une complainte. Ils avaient la volonté de ressusciter les statues de plâtres, leurs amoureuses, leurs amoureux. Il y a dans les hivers des ilots d’été qui subsistent dans la force d’un âge indestructible.
Il existe aussi dans la destruction du monde une force magnifique qui réside dans le mouvement des corps, les percussions et l’éclat fracassant des choses dures qui se brisent dans la syncope ou le jazz étincelle. J’irais me coltiner avec un saxophone, bâtard d’entre deux mondes, vilain petit canard qui ne se reconnaît pas encore en cygne, la tête plus basse que le corps encore j’incline à tomber la face contre l’inanité d’un sol rempli de pourrissement. Je suis maudit.
Les poètes, je ne les connais que par moi-même. Ils vont au bord du monde non pas comme des spectres, ceux-là qui profèrent ce genre de sottises feraient mieux de rentrer chez leur femme et de regarder la télévision et y dormir dedans pour l’éternité qui leur reste, mais comme le mélange douloureux du passé et du futur. Ils sont, en tant que présent personnifié, l’apparence de ce qui ne peut se dire de l’homme en ce temps de fierté masculine mortelle.
Ils sont ce qui ne peut se dire de la femme dans l’homme. Le plus beau des cadeaux, le plus sensible et le plus délicat, le moins possible aussi pour lors. En moi même je suis un couple déjà, un homme et une femme qui se disputent souvent et cherchent à se fuir l’un et l’autre mais ici point de divorce possible ailleurs que dans l’absinthe. Ah, l’absinthe qu’en ce temps là des poètes maudits on aimait à la goûter avec un sucre posé dans le ventre d’une petite cuillère. Disait-on, cela rend fou ! vive les fous.
Il y avait des villes mal taillées dans le granit massif et qui retentissaient du passage des musiciens ivres. Il y avait du tintamarre et de la zinguerie. Là-bas, on s’exerçait aux musiques latines, chatoyantes et libres comme des tziganes et les filles tournaient. Là-bas, il s’en venait de partout des chanteurs, des romanciers qui n’avaient pas commencé leur livre, des aventuriers de l’adverbe et du contrepoint. Et ça dansait la rumba, le cha-cha-cha et bientôt la biguine. Je n’y étais pas, moi je suis d’un temps où les lampions vacillent, où le Formica devient la forme la plus élevée de la culture.
Moi, je suis d’une race de barbares qui se fait du mal à elle-même, croyant tous les matins qu’elle va gagner parce que c’est son droit. Oh, je te vois bien venir ma belle avec tes accents citadins, tu veux me parler de La Mecque et de la mosquée de Ground Zéro mais tu ne m’aura pas, tes rets sont trop grossiers : je suis un guerrier féminin, subtil et sans le sous, je m’instruis de moi-même, soulevant mes propres ambiguïtés. Je suis un homme sans qualité. Je suis un terroriste véridique.
J’avais oublié, en ce temps là il y avait des valses démontées, des valses ravélisées aux accents tour à tour triviaux et sublimes, tour à tour vulgaires et monumentaux. Il y avait des vrais fou d’amour qui descendaient les avenues en déclamant les plus beaux poèmes du monde. Il y avait des destinées improbables, des Ubus qui se fendaient la poire parmi les obus. J’irais, géomètre à quatre chevaux, tirer vos voitures par dessus les toits de Paris et nous regarderont comment la capitale devient capitale quand ses murs et ses monuments, bras-dessus-dessous avec ses arbres et ses fleuves s’encanaillent d’une valse à mille temps. Peintre cubiste, j’y laisserais mes arrêtes, ça c’est sûr.
Monuments aux morts, rouille des armes, bas relief de la bassesse, Gloire du papiers, Honneurs à la manque… de couilles. La monnaie jamais ne rouille dans les plaies ouvertes par elle et par ceux qui en jouent. Je serais celui qui joue à la marelle avec sa petite fille de dedans l’esprit et le coeur puisque je l’aime et qu’elle m’aime. Puisqu’il nous faut trouver pour demain des solutions de bien vivre ensemble, avouons-nous déjà que nous sommes en un au moins deux qui devraient faire l’effort de s’entendre pour un troisième qui viendra dans le temps futur des voiles blanches dans le ciel. Une Gymnopédie, ne serait-ce pas là un bon point de départ ?
J’ai vu des grappes d’enfants jouer en riant à qui perd gagne et au chat perché. Je les voyais au ralenti et j’entendais en les voyant une musique si mignonne. Ils avaient des tourterelles dans les bras et des zèbres dans les jambes et ça criait comme il semble bien que cela cri dans ce qui reste des forêts équatoriales. Je les ai vu et quelques vérités se sont écoulées d’eux à moi comme des sources d’eau vive. Amis, je ne saurais les dire tellement les mots ne me font pas la grâce de s’accorder à moi. Peut-être par la musique y arriverais-je un jour.
Branford Marsalis aime la musique française du siècle de l’horreur. Musique merveilleuse et fraîche, pleine d’une vie qui semble vouloir s’en aller par ailleurs avec la même célérité que le plomb va du fusil au coeur de l’homme d’en face. Ne serait-ce pas une forme de « pour de rire » ou pour rire encore au-delà de ce corridor noir de la mort. C’est qu’il y eut de la vie aussi, beaucoup de vie, tellement de vie que nous sommes là toujours, mais avec cette douleur, à ressasser les mêmes questions idiotes et mortelles.
Il faudrait s’en débarrasser s’il existait disait Bakounine de Dieu. Il existe bien des horribles choses dont nous n’arrivons pas à nous débarrasser et qui encombrent tant nos armoires que nous gardons précieusement dans nos intérieurs assombris et pourrissants de leur massive présence. Nos châteaux en Espagne sont plus lourds et plus opaques que les espagnolades de ce temps jadis. Nos coeurs et nos âmes sont des caves noires où ne respire pas assez notre liberté comme asphyxiée par les devoirs. Tournons en forme de Habanera, ça devrait aller tout de suite mieux. Lentement aussi, la hâte est une maladie de ce siècle là.
Il y eut alors tant de fous artistes générés par la syphilis, la poudre et les fabriques. Ils expérimentaient des troisièmes voies stupéfiantes et radicales, larguant leur corps en des précipices sans fonds. La force terrifiante du désespoir sacrifie à la Déesse Mélancolie la chair confuse des meilleurs la pressant de rendre sur le trottoir le nectar d’une âme ravie aux Anges. Ils parlaient tous d’une voix soupirante et s’ils se mettaient à gueuler, leur gueule aussitôt se fendait soit de larmes, soit de rires. Ils n’étaient pas sérieux, ils avaient dix sept ans à peine et des bateaux ivres dans la colère.
Irais-je un peu plus loin à deux dans moi. Un duo d’amoureux dans mon âme vibrant à quatre mains, jouant sur le piano d’entre mes oreilles la Bachianas brasileiras, parce que c’est ce qu’il y a de plus sensible et de plus élégant. Je finirais bien par la trouver, ma danseuse gitane, mon étoile libertaire aux mouvements révoltés. Je finirais bien par lui permettre de naître, par l’accueillir en moi hors de sa boite à musique. Je finirais bien un jour, déposé au bord de mon île par la fatigue de me chercher, par créer ma propre musique et mon poème à l’enfant.
Thank you, dear Branford Marsalis.




